Opinions

Les divisions entre Haïtiens de la diaspora et la générosité de Raymond Laurent


Je ne saurais remercier assez Martin Luther King Jr. pour cette formule : « Rien n’est plus dangereux au monde que la véritable ignorance et la stupidité consciencieuse. » En visionnant des vidéos TikTok, dans lesquelles des Haïtiens vivant aux États-Unis se moquent de leurs compatriotes ayant des problèmes liés à l’immigration, je n’ai pu m’empêcher de penser au leader afro-américain, qui ne cessait de nous mettre en garde contre la bêtise collective. 

« Nous devons apprendre à vivre ensemble comme des frères, sinon nous allons tous mourir ensemble comme des idiots », avait également déclaré Dr King. 

𝗟’𝗮𝗯𝘀𝘂𝗿𝗱𝗶𝘁𝗲́ 𝗱𝘂 𝗰𝗵𝗮𝗹𝗹𝗲𝗻𝗴𝗲 𝗱𝘂 𝗽𝗮𝘀𝘀𝗲𝗽𝗼𝗿𝘁 𝗮𝗺𝗲́𝗿𝗶𝗰𝗮𝗶𝗻

Au cas où vous ne le sauriez pas, certaines personnes de la diaspora haïtienne se servent de leur passeport américain pour rire de manière machiavélique des Haïtiens qui risquent d’être déportés en Haïti en raison de la révocation de leur statut de protection temporaire (TPS) qui leur permettait de travailler légalement aux États-Unis. 

Ces gens-là se filment en exhibant fièrement leur passeport américain et en disant « men dyab la », de façon à accroître l’inquiétude et le désarroi de leurs compatriotes haïtiens qui sont dans le collimateur de l’ICE, soit le Service de l’immigration et de douanes des États-Unis. 

Le triste challenge du passeport américain

Il s’agit du « challenge du passeport américain ».

Pour ceux et celles qui ne parlent pas le créole, « Men dyab la » peut être traduit par « voici le diable », ou, si vous préférez, « voici l’objet précieux ». 

Cette stupidité collective est inacceptable et doit être dénoncée 

Le plus révoltant, c’est que ces personnes sans aveu ne se gênent pas pour couvrir d’éloges le passeport des États-Unis, un pays dont les interventions en Haïti se sont révélées humiliantes et lourdes de conséquences économiques et politiques. Voyez-vous, l’occupation américaine d’Haïti ne représente pas le titre d’un roman de Jacques Roumain, mais bien 19 années de belligérance étatsunienne, où les paysans ont été dépossédés de leurs terres, et où près de 9000 Haïtiens ont été tués. 

Charlemagne Péralte, qui a donné sa vie pour l’intégrité territoriale de son pays, doit se retourner dans sa tombe en apprenant l’existence de ce challenge insensé. 

De plus, il n’y a pas si longtemps, le président actuel des États-Unis a comparé Haïti à un trou de merde et a traité les Haïtiens de mangeurs de chiens et de chats. 

Dire qu’un restaurateur haïtien de la Floride a publiquement déclaré avoir voté pour cet homme aux dernières élections américaines, malgré la haine profonde de ce dernier à l’égard du peuple haïtien. 

Des activistes d’origine haïtienne qui manifestent en faveur de la prolongation du statut de protection temporaire des travailleurs

J’ai honte. 

J’ai honte pour ces Haïtiens qui se réjouissent du malheur de leurs compatriotes, que ce soit par ignorance ou par méchanceté. 

Et j’ai mal pour mon pays d’origine, qui ne passe pas une journée sans être l’objet de violence physique des bandes armées et de violence verbale de certains membres de sa diaspora. 

Comment expliquer à Toussaint Louverture le déracinement de son célèbre arbre ? 

En nageant dans un océan de sophismes pour lui dire que les racines de l’arbre de la liberté sont encore profondes et nombreuses, mais que les feuilles se sont envolées et que des branches meurent ? 

Comment en sommes-nous arrivés là, après tant d’années de combativité et de résilience ? 

Qu’en est-il de la solidarité diasporique qui régnait dans notre communauté dans les années 1970 et 1980 ? 

Où sont passés ces Haïtiens qui cachaient chez eux des compatriotes qui étaient menacés d’expulsion par l’immigration canadienne ou américaine ? 

Appelez-moi ringard, mais j’avoue ressentir une profonde nostalgie de ce temps-là. Nous étions tous dans le même bateau, au bord du même précipice, alors nous n’avions guère le choix de nous entraider. 

𝗟’𝗮𝗯𝘀𝘂𝗿𝗱𝗶𝘁𝗲́ 𝗱𝘂 𝗰𝗵𝗮𝗹𝗹𝗲𝗻𝗴𝗲 𝗱𝘂 𝗽𝗮𝘀𝘀𝗲𝗽𝗼𝗿𝘁 𝗮𝗺𝗲́𝗿𝗶𝗰𝗮𝗶𝗻

Je me souviendrai toujours de cette histoire qu’un ami d’enfance de mon père nous a racontée à la maison. 

En 1982, Jojo (nom fictif), qui venait de sortir du Bureau de la communauté chrétienne des Haïtiens de Montréal (BCCHM), situé sur la rue Marquette, près du marché de France, essayait de passer un coup de fil. 

Il faut dire qu’autrefois, ce petit coin de la métropole constituait le carrefour de la communauté haïtienne, où il était possible de trouver à tout moment quelqu’un pour parler de la dictature des Duvalier, des macoutes et… de notre retour à la terre natale. 

Oui, oui, nous avions cette fâcheuse habitude de mêler nos rêves les plus chers au pire de nos cauchemars. 

En apercevant une personne d’origine haïtienne qui entrait au marché de France, Jojo l’a interpellée pour lui demander 25 cents afin qu’il puisse faire son appel téléphonique relatif à son dossier d’immigration. 

« Èske w se Ayisyen ? Depi konbyen tan w ou isit ? » a demandé l’inconnu à Jojo dans sa langue maternelle. 

Après avoir appris qu’il était Haïtien et qu’il venait tout juste d’arriver au Canada, cette personne a donné à Jojo 20 dollars. 

C’était un cadeau tombé du ciel, ou du moins de la main de nul autre que celle de l’animateur de radio Raymond Laurent, qui n’était même pas encore à la barre de l’émission « Samedi midi Inter », de CKUT. 

L’animateur de l’émission « Samedi midi Inter », à la station de radio CKUT

À cette époque, un billet de 20 dollars ne sortait pas aussi aisément de notre poche. Il fallait qu’une situation urgente se présente pour réussir ce tour de force. 

Pour vous donner une idée, au début des années 1980, avec un billet vert olive canadien, on pouvait assister à deux, voire trois bals de Tabou Combo ou de Skah Shah, des événements qui, à l’époque (et ce l’est encore aujourd’hui), étaient inextricablement liés à notre sens de l’urgence. 

Raymond Laurent a posé ce geste de générosité et de solidarité parce qu’il aime les siens, et plus particulièrement, parce qu’il adhère aux principes de Dessalines. L’union fait la force. 

Pour moi, l’unicité de cette histoire réside dans le fait que le populaire animateur n’a pas souvenance de ce moment qui a marqué l’ami de mon père pour toujours. 

Chaque fois que Jojo ou un membre de sa famille croise Raymond Laurent et lui rappelle cette histoire en guise de reconnaissance, le journaliste se soustrait du récit dont il est le héros. 

En réalité, dans les moments difficiles d’un pays ou d’une communauté, il n’y a ni lâches ni héros, mais plutôt que des gens qui réagissent différemment devant l’adversité, et c’est l’histoire de ceux et celles qui font la différence que nous devons raconter.


Je vous invite à vous inscrire à l’infolettre et à participer à la conversation en laissant un commentaire un peu plus bas sur le site.

Auteur

Gagnant du prix Rédacteur (rice) d’opinion aux Prix Médias Dynastie 2022, Walter Innocent Jr. utilise sa plume pour prendre position, dénoncer et informer. Depuis 2017, il propose aux lecteurs du magazine Selon Walter une analyse critique de l'actualité.

Laisser un commentaire