Les classes ont repris depuis environ trois semaines, et j’imagine déjà la pression que subissent plusieurs parents de la communauté haïtienne pour répondre aux exigences de leurs garçons en matière de coiffure. Je ne fais pas référence au traditionnel dégradé (coupe fade), mais bien aux tresses (𝘵𝘪 𝘬𝘰𝘶𝘳𝘪), aux twists et aux dreadlocks.
Il suffit de se pointer dans un des salons de coiffure afrodescendants pour comprendre ce phénomène.
Ces coiffures, qui étaient si méprisées dans la société haïtienne, ne se limitent pas qu’aux plus jeunes ; elles séduisent de plus en plus d’adultes de la communauté haïtienne de Montréal.

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Pour plusieurs, le choix de ce nouveau look capillaire s’inscrit dans une évolution d’ordre esthétique, tandis que, pour d’autres, il s’agit d’une sorte de retour aux sources, du moyen le plus puissant d’affirmer leur identité africaine.
L’utilisation du terme « africain ». Voilà où les choses ont pris une tournure dramatique, quand j’ai essayé de philosopher avec mes parents à propos de mes cheveux et de l’importance de retourner aux sources, lorsqu’ils m’ont vu avec les cheveux de Bob Marley pour la première fois, au début des années 1990.
« 𝘛𝘶 𝘦𝘴 𝘥𝘦́𝘫𝘢̀ 𝘕𝘰𝘪𝘳, 𝘦𝘵 𝘵𝘶 𝘷𝘦𝘶𝘹 𝘵𝘦 𝘮𝘢𝘳𝘨𝘪𝘯𝘢𝘭𝘪𝘴𝘦𝘳 𝘦𝘯𝘤𝘰𝘳𝘦 𝘱𝘭𝘶𝘴 ? »
Autrefois, il était difficile pour un jeune de la diaspora haïtienne de faire comprendre à ses parents le pourquoi du comment d’un nouveau style vestimentaire ou d’un changement de coiffure. Et les choses étaient encore plus compliquées quand ce jeune-là venait d’une famille évangélique.
Tant de jeunes Haïtiens ont été mis à la porte, à tort, pour le simple fait d’avoir cherché à construire leur identité, c’est-à-dire adopter un style vestimentaire ou capillaire qui leur convient.
Beaucoup ont été battus parce qu’ils voulaient être des… ados.
Bradley n’avait que 17 ans quand il s’est réfugié chez moi, après avoir fait la coiffure dégradée, tête très rasée sur les côtés. Selon ses parents protestants, cette coiffure était incompatible aux principes de la Bible, tout comme écouter le hip-hop et le konpa l’était.
L’ironie, c’est que mes parents, qui étaient consternés par mes dreads, l’ont accueilli à bras ouverts.
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À vrai dire, mes parents faisaient preuve de tolérance et d’ouverture d’esprit, mais ils se préoccupaient de l’opinion des autres, à savoir leurs amis, leurs voisins et leurs collègues de travail.
« 𝘘𝘶’𝘦𝘴𝘵-𝘤𝘦 𝘲𝘶𝘦 𝘭𝘦𝘴 𝘨𝘦𝘯𝘴 𝘷𝘰𝘯𝘵 𝘥𝘪𝘳𝘦 ? »
Une formule qui fait partie intégrante de la pensée de ma très chère communauté. On s’empêche de faire ce qu’on veut vraiment faire à cause du regard ou du jugement des autres.
Une forme de dictature que nous infligeons à nous-mêmes, en pensant que la démocratisation de la mode peut mettre à nu les défauts que nous voulons cacher.

Étant donné que j’ai passé une bonne partie de ma jeunesse dans l’ouest de la ville, j’ai pu constater le fait suivant : le code vestimentaire élégant et classique avait une importance capitale dans la communauté haïtienne. Chez les Antillais anglophones, a contrario, plus une personne s’habillait en tenue de sport ou de façon décontractée, plus elle était cool.
Il est impossible d’affirmer que cette dichotomie résulte des différences culturelles liées à la colonisation, mais je peux dire avec certitude que cela s’applique aussi à la mode capillaire.
Quand une ancienne copine d’origine jamaïcaine, Dr Ruth White, a mis en branle le processus de transformation de mes cheveux, Donald Vilfort-Elibert, ancien organisateur de soirées, était l’une des rares autres personnes haïtiennes à porter ce que j’appelais le funky dreads.
Lui sortait d’une période de style et de coupe Rockabilly, moi du high-top fade, qui avait été popularisé par Kid ‘n Play.
Chaque fois que nous nous croisions, nous échangions nos idées pour le maintien et l’évolution de nos « 𝘣𝘢𝘣𝘺 𝘭𝘰𝘤𝘬𝘴 », mais nous prenions également le temps de discuter des stéréotypes que la communauté haïtienne pouvait entretenir sur les dreadlocks.
Les clichés les plus répandus associaient les personnes portant des dreadlocks à la consommation de la marijuana et au mouvement rastafari, tout comme le régime dictatorial des Duvalier associait ceux portant l’afro au communisme, dans les années 1960 et 1970.
Or, le portrait que plusieurs dressaient de ceux et celles qui portaient des dreads était à mille lieues de la réalité.
Il faut rappeler qu’à cette époque, soit en 1990, la coiffure dreadlock était encore très peu connue de la communauté haïtienne de Montréal, et que, comme vous le savez, la peur de l’inconnu est monnaie courante dans toutes les sociétés.
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Toutefois, au milieu des années 2000, la jeunesse haïtienne commence à se libérer de cette peur : les tatouages, les tresses, les dreads et les twists s’invitent dans les mariages, les baptêmes et les premières communions de la communauté haïtienne.
Le mouvement « 𝘕𝘢𝘱𝘱𝘺 » est né, et les jeunes Haïtiens embarquent dans le train de cette révolution culturelle et identitaire, qui a été fécondée aux États-Unis.
Il faut aussi dire que les dreadlocks arborées par les artistes Wyclef Jean et Lauryn Hill, du groupe Fugees, à la fin des années 1990, ont exercé une grande influence sur la jeunesse noire en Amérique du Nord.
Sans oublier les tresses du basketteur Allen Iverson, qui a traité sa coiffure comme un véritable chef-d’œuvre en y incluant des designs, comme des motifs en forme de vagues et de spirales.
Depuis les années 2020, un grand vent de liberté souffle sur la tête de la communauté haïtienne.

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Dans les débuts de mon aventure avec les dreadlocks, Suzanna, une amie de ma mère, qui exprimait sa déception liée au fait que je portais des dreadlocks.
« 𝘑𝘦 𝘯’𝘢𝘶𝘳𝘢𝘪𝘴 𝘫𝘢𝘮𝘢𝘪𝘴 𝘤𝘳𝘶 𝘲𝘶𝘦 𝘤𝘦 𝘴𝘦𝘳𝘢𝘪𝘵 𝘵𝘰𝘪 𝘲𝘶𝘪 𝘢𝘶𝘳𝘢𝘪𝘴 𝘤𝘦 𝘨𝘦𝘯𝘳𝘦 𝘥𝘦 𝘤𝘰𝘪𝘧𝘧𝘶𝘳𝘦. 𝘑’𝘢𝘶𝘳𝘢𝘪𝘴 𝘱𝘦𝘯𝘴𝘦́ 𝘲𝘶𝘦 𝘤𝘦 𝘴𝘦𝘳𝘢𝘪𝘵 𝘵𝘰𝘯 𝘧𝘳𝘦̀𝘳𝘦, 𝘲𝘶𝘪 𝘦𝘴𝘵 𝘱𝘭𝘶𝘵𝘰̂𝘵 𝘵𝘶𝘳𝘣𝘶𝘭𝘦𝘯𝘵 », m’avait-elle déclaré lors d’un repas familial.
C’est compréhensible, car cette femme-là accordait une grande importance à la préservation du conservatisme haïtien.
Coup de théâtre : aujourd’hui, à l’âge de 75 ans, Suzanna, arbore fièrement ses dreadlocks, une coiffure qu’elle critiquait ouvertement dans le passé.
Ne dit-on pas qu’il n’y a que les fous qui ne changent pas d’idée ?
La semaine dernière, Jayson, 46 ans, un informaticien d’origine haïtienne, est allé voir sa grand-mère dans une résidence pour personnes aînées. Par politesse envers cette dernière, qui vient de souffler ses 90 bougies, Jayson enlève son chapeau. Choquée par l’état des cheveux décoiffés de Jayson, sa grand-mère lui dit ce qui suit :
« Mais tu aurais dû faire des tresses ou des dreads, ce serait beau ».
Sur ce, Jayson est resté bouche bée, et s’est plutôt contenté de vagabonder dans ses souvenirs d’adolescence, où sa grand-mère répétait inlassablement que les tresses étaient pour les filles, et que c’étaient seulement les « 𝘷𝘢𝘨𝘢𝘣𝘰𝘯 » qui avaient des dreads.
Or, une trentaine d’années plus tard, la grand-mère de Jayson lui prouve qu’il n’est jamais trop tard pour changer d’avis, car l’évolution personnelle et la remise en question font partie intégrante de la vie.
Ce qui est encore plus important, c’est que son ouverture d’esprit confirme également que les dreads, les tresses ainsi que les twists ne sont plus une mode, mais bien la nouvelle réalité sociale et culturelle de la communauté haïtienne.
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