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P. Diddy : la vie des femmes noires compte, mais la musique de ce salaud peut et doit mourir


On n’a pas besoin d’être un génie pour savoir que la vie de toutes les femmes compte. Mais dans le cas qui nous occupe, soit celui de P. Diddy, il importe aux Afrodescendants de préciser que la vie des femmes noires compte. Pendant trop longtemps, ces dernières ont été laissées pour compte, dans les griffes impitoyables de prédateurs sexuels qui se servaient de leur statut de magnat de la musique pour sévir en toute impunité.

Avant de continuer, qu’il me soit permis de ralentir les ardeurs de la théorie conspirationniste voulant que le FBI mène une campagne de « destruction massive » contre les hommes noirs riches et célèbres en déclarant ceci :

P. Diddy est maître de ses actes, et il doit en accepter la responsabilité des conséquences. Ne cherchons pas midi à quatorze heures, le problème est dans notre cour, et nous faisons semblant qu’il n’existe pas.

P. Diddy et Cassie Ventura

La mysoginoire

Cela dit, qu’il s’agisse de l’affaire R. Kelly ou de celle de Puff Daddy, nous, membres des communautés noires, devons nous interroger sur notre comportement je-m’en-foutiste affiché au cours des dernières années.

Avions-nous réellement besoin de visionner les images de la vidéosurveillance où on peut voir P. Diddy, de son vrai nom Sean Combs, en train de frapper sauvagement la chanteuse Cassie Ventura dans un hôtel pour comprendre que beaucoup de nos femmes sont constamment objétisées et maltraitées ?

Non, vraiment, la question se pose, d’autant plus que depuis l’avènement des réseaux sociaux, Hollywood et le monde de la musique n’ont plus de secret pour nous.

Plusieurs hommes, plus particulièrement ceux de la communauté noire, savaient ce que les petites filles afrodescendantes de Chicago enduraient avec R. Kelly. D’autres savaient également comment Diddy manipulait, contrôlait et séquestrait certaines femmes noires qui évoluaient dans le monde de la musique RnB.

Au risque de me répéter, comme le disait Malcolm X, la personne la moins respectée en Amérique est la femme noire. La personne la moins protégée en Amérique est la femme noire. Et la personne la plus négligée en Amérique est la femme noire.

Par exemple, en 1999, lors de la fusillade impliquant Puff Daddy, Jennifer Lopez et le rappeur Jamal « Shyne » Barrow, dans une boîte de nuit de New York, une femme noire, Natania Reuben, avait clairement indiqué que la balle qu’elle avait reçue au visage venait de l’arme à feu de Diddy, mais personne ne voulait l’entendre.

Pas même les policiers ou le médecin qui la soignait.

« Je suis prête à ce qu’un médecin retire une partie de la balle de 9 mm dans mon visage afin qu’elle soit utilisée comme preuve dans un procès », a récemment déclaré Natania Reuben, lors d’une interview.

En 2008, Mme Reuben a intenté une poursuite de 130 millions de dollars contre le fondateur de Bad Boy Records, et en 2011, les deux parties ont trouvé un terrain d’entente.

Pourquoi n’avait-on pas voulu croire l’histoire de cette femme ?

Si je me souviens bien, en 1999, les morceaux « I’ll Be Missing You » et « It’s All About The Benjamins » étaient omniprésents dans les stations de radio ainsi que dans les clubs. Or, nous avons préféré être envoûtés par les paroles divertissantes de Puff Daddy plutôt que d’entendre le récit traumatisant de cette femme noire.

La clémence de la communauté noire

De ce fait, R. Kelly et Puff Daddy ont profité de la clémence des Afro-Amércains pour continuer à briser la vie de plusieurs jeunes femmes de la communauté noire.

Comme preuve de notre indulgence excessive, au procès pour viol de Robert Kelly, des admirateurs se sont rassemblés devant le tribunal pour jouer sa musique et clamer son innocence en circulant avec des pancartes indiquant « Free R. Kelly ».

R. Kelly est parfaitement au courant du fait que nous ne pouvons résister à sa chanson « I believe I can Fly ». Il ne le sait trop bien : au bout de quelques pas de danse effectués au rythme de son succès « Step in The Name Of Love », nous oublions les atrocités qu’il a fait vivre à la nièce de la chanteuse Sparkle, qui n’était âgée que de 14 ans au moment des faits.

Malheureusement, les femmes noires se retrouvent souvent seules devant les abus et la mysoginoire.

Bon, il convient de souligner qu’après une longue bataille juridique, R. Kelly a écopé d’une vingtaine d’années de prison pour ses crimes sexuels.

Justice a été rendue aux survivantes du « Cadet Jacques » de la ville des vents.

Mais en attendant le procès civil dans lequel Sean Combs est accusé d’avoir participé au viol collectif d’une fille noire de 17 ans, on fait quoi ?

On fait comme d’habitude, c’est-à-dire qu’on maintient le statu quo ? Ou on bannit sa musique ?

Loin de moi l’idée de lancer une campagne de boycottage contre P. Diddy, car chacun est libre d’écouter la musique de son choix. Cependant, avant de cliquer sur le bouton « Écouter » sur votre PC, sachez que Cassie aurait pu être votre fille, votre nièce ou même votre voisine.

Devrait-on dissocier l’artiste de l’homme ?

En nous égarant dans ce labyrinthe philosophique, nous cherchons de manière consciente ou inconsciente à minimiser la gravité de la violence masculine, et c’est là le problème : la protection de la femme contre toute forme de violence devient secondaire.

Il y a une trentaine d’années, lors d’une soirée organisée par le Bad Boy Records, Diddy est venu me saluer en agissant comme s’il était le messie de la musique hip-hop, alors qu’il était un monstre qui s’apprêtait à violenter les femmes de sa communauté.

De toute évidence, je ne peux pas effacer ce passé, mais j’ai le contrôle sur le présent.

Dit autrement, depuis quelque temps, j’ai mis sous respiration artificielle la chanson « I’ll be Missing You », de Sean « Puffy » Combs. Et après avoir vu cette vidéo déchirante, la musique de ce salaud est morte dans mon esprit, et elle ne manquera pas.

Auteur

Gagnant du prix Rédacteur (rice) d’opinion aux Prix Médias Dynastie 2022, Walter Innocent Jr. utilise sa plume pour prendre position, dénoncer et informer. Depuis 2017, il propose aux lecteurs du magazine Selon Walter une analyse critique de l'actualité.

1 Commentaire

  1. Je pense que le « voyeurisme » qu’a provoqué la vidéo et donc toutes les vues générées et cumulées est dû au fait que, d’une part, la curiosité malsaine existe malheureusement et que d’autre part, la parole d’une femme qui dénonce des violences conjugales est quasi systématiquement remise en question ou qu’il faut une preuve tangible pour la croire, car « on ne sait jamais, si ça se trouve, elle ment pour toucher à son argent/briser sa carrière ».

    Concernant le « Pourquoi, n’avait-on pas voulu croire l’histoire de cette femme ? », comme vous l’avez titré, à cause de la misogynoire qui malheureusement existe. Et comme vous l’avez sous-entendu en citant Malcom X, nous femmes noires, sommes systématiquement placé en bout de chaîne. Partant de là, je pose la question : comment voulez-vous que la parole d’une femme noire soit soudainement prise au sérieux quand pendant plusieurs siècles elle a rarement été écouté, entendu et valorisé, mais plutôt minimisé voire écrasé, même par les hommes de sa propre communauté ? Les hommes noirs prêts à protéger les femmes noires sont trop rares ; le poids de la misogynie/sexisme dans notre communauté est encore trop lourd puis on n’apprend pas ni ne cherche à protéger les femmes noires… Sûrement des restes de l’esclavage où déjà on ne pouvait/voulait déjà pas les protéger.

    Tu fais bien de poser l’éternelle question : « Devrait-on dissocier l’artiste de l’homme ? » ; bien évidemment que non, il ne faut pas (et ça vaut pour tous les cas de violences, qu’ils soient physique, psychologique, financiers…) ! L’homme se nourrit de l’artiste et vice-versa autrement toute la machine ne tournerait pas… Et des artistes problématiques qu’il ne faut « découper » on en trouve des tonnes, j’en cite deux : 1/ picasso qui, dans sa vie d’homme a maltraité (et bien plus) des femmes a, dans sa vie d’artiste immortalisé dans ses œuvres des horreurs qu’il a commis comme « La Femme qui pleure » ; 2/robert kelly (lol) qui dans sa vie d’homme a abusé/violé des femmes et qui sans gêne, fait chanter à la jeune Aaliyah de 14ans « age ain’t a number »…

    De mon côté, en tant que femme noire, je trouve dommage que notre parole soit presque toujours étouffé, balayé et qu’il faille bien plus que celle-ci pour avoir un réveil moral ou de l’aide des hommes de notre communauté ; comme avec la vidéo de Cassie battue où là, il fallait les images pour générer une réaction juste et radical…

    Merci pour la lecture que j’ai appréciée !

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