Opinions

Féminicide : un tabou qui rattrape la communauté haïtienne 


La communauté haïtienne ne peut plus garder le silence et faire comme si tout allait bien. Au cours des quatre dernières années, trop de femmes y ont perdu la vie en raison de la violence pour qu’elle fasse comme si de rien n’était. Surtout pas après avoir entendu un enfant dire « Papa a tué maman ». 

Gens de la Communauté, notre communauté est belle et vivante, mais nous devons aujourd’hui avouer qu’elle a un œil au beurre noir. 

En d’autres mots, nous ne pouvons plus continuer à l’angéliser par pur égo quand elle est confrontée à des problèmes de violence conjugale et de féminicide. 

𝗨𝗻 𝘁𝘂𝗲𝘂𝗿 𝘀𝗶 𝗽𝗿𝗼𝗰𝗵𝗲

Les statistiques sont impitoyables et sont révélatrices d’un fléau grandissant. Depuis le début de l’année, deux femmes d’origine haïtienne ont été tuées par leur ancien conjoint. 

Des féminicides qui auraient pu être évités.

Le plus récent drame est survenu le lundi 17 août, dans le quartier Saint-Michel. Kerline Jean, 42 ans, est tombée sous les coups de couteau de son ex, devenant ainsi la 13e victime de féminicide de l’année 2026 au Québec. 

Kerline Jean a été tuée par son ancien conjoint

Comme quoi le féminicide touche toutes les communautés, deux jours avant, une autre quadragénaire, Leakkhena Seng, d’origine cambodgienne, a connu le même sort par son conjoint. 

Quelles qu’en soient les circonstances, Kerline Jean, Leakkhena Seng et les autres victimes de cette vague de féminicides qui frappe Montréal ne méritaient pas de mourir. 

Il n’est nul besoin de chercher les raisons de ces comportements sauvages, car ces deux femmes ont été tuées parce qu’elles sont des femmes. 

Ou peut-être qu’on pourrait conclure que notre société est malade. Elle promeut l’idéologie de la hiérarchie raciale, mais aussi celle de la suprématie du mâle. 

𝗟𝗮 𝗽𝗲𝗻𝘀𝗲́𝗲 𝗽𝗼𝘀𝘀𝗲𝘀𝘀𝗶𝗼𝗻𝗻𝗲𝗹𝗹𝗲

Comment ne peut-on pas voir que les filles et les femmes sont constamment exposées à la violence fondée sur le genre ? 

Il faut être sourd pour ne pas entendre le cri de douleur et de désespoir de plusieurs femmes de la communauté haïtienne. 

Malheureusement, il existe encore dans notre société des hommes qui pensent que leur conjointe leur appartient, qu’eux seuls détiennent les droits sur leur vie. 

Cette pensée possessionnelle est largement répandue par le mythe de la virilité, qui légitime l’« infériorité » de la femme .

Plusieurs ont du mal à comprendre qu’une femme puisse mettre fin à une relation et refaire sa vie avec un autre. 

Par exemple, samedi dernier, Suzie (nom fictif), une amie d’origine trinidadienne, que je n’avais pas vue depuis une vingtaine d’années, m’a raconté qu’elle a dû quitter Montréal parce que son ex-conjoint est venu frapper à sa porte avec une arme à feu lorsqu’il a appris qu’elle avait un nouveau copain. 

Quelques mois après s’être installée à Toronto, Suzie revit le cauchemar qu’elle a vécu à Toronto : l’homme jaloux et possessif s’est pointé à l’appartement où elle vivait. Heureusement que la police est arrivée à temps pour empêcher le pire, à savoir un féminicide devant le fils unique de Suzie. 

L’histoire de Suzie ressemble étrangement à celle d’une inconnue d’origine haïtienne que j’ai rencontrée dans un marché haïtien dans l’est de la ville. Cette dernière célébrait à la fois sa libération et la mort de son ex-conjoint, qui avait juré à sa famille qu’il la tuerait. 

La quinquagénaire a passé les 15 dernières années à New York, craignant le pire des scénarios. 

𝗕𝗿𝗶𝘀𝗲𝗿 𝗹𝗲𝘀 𝘁𝗮𝗯𝗼𝘂𝘀 𝘀𝘂𝗿 𝗹𝗮 𝘃𝗶𝗼𝗹𝗲𝗻𝗰𝗲 𝗰𝗼𝗻𝗷𝘂𝗴𝗮𝗹𝗲

Dans de telles circonstances, la question qui se pose est la suivante : pourquoi tant de femmes sont-elles contraintes à prendre la fuite en raison d’actes de violence commis par leur ex-conjoint ?

Notre silence est l’unique explication qui me vient à l’esprit.

Et plus la violence conjugale demeurera tabou dans notre communauté, plus ce silence sera assourdissant.

Contrairement à Suzie et à cette femme inconnue qui n’ont pas répondu quand la mort est venue frapper à la porte, Kerline Jean n’a pu s’échapper de son oppresseur. 

Le plus regrettable est le fait que les enfants qui ont été témoins de cette tragédie seront marqués à jamais.

« Papa a tué maman ». 

Comment cet enfant traduira-t-il ces paroles innocentes prononcées à son voisin quand il sera un adulte ? 

Que tous les hommes sont des tueurs de femmes ? 

Il existe bel et bien une culture de violence conjugale dans notre société, et la communauté haïtienne n’est à l’abri du féminicide. 

Nous sommes devant un fléau masculin, et les hommes doivent se parler entre eux afin de trouver des solutions. 

Au risque de me répéter, je voudrais souligner encore une fois que, d’après Statistique Canada, au Québec, une femme, quelle que soit sa couleur de peau, a 20 000 chances de faire partie des 20 000 victimes de crimes contre la personne commis dans un contexte conjugal. 

Et environ 30% des victimes de violence conjugale ont entre 30 et 39 ans, et 13% ont été menacées d’une arme. 

Je réitère une fois de plus que la communauté haïtienne n’est pas la seule à être aux prises avec la violence conjugale. Cependant, il y a urgence d’agir, car le féminicide frappe à notre porte. 



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Auteur

Gagnant du prix Rédacteur (rice) d’opinion aux Prix Médias Dynastie 2022, Walter Innocent Jr. utilise sa plume pour prendre position, dénoncer et informer. Depuis 2017, il propose aux lecteurs du magazine Selon Walter une analyse critique de l'actualité.

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