Durant l’époque coloniale et après l’indépendance, les mulâtres haïtiens qui allaient étudier en France se faisaient appeler grimaud, et parfois coquebin, en raison de leur âge très avancé par rapport aux élèves français. À l’époque, « grimaud » voulait dire un élève ignorant, un crétin, un nigaud ayant des difficultés d’apprentissage. Et coquebin, une personne sans esprit. Or, en Haïti, ces termes-là ont connu une transformation extraordinaire au fil du temps.
De retour en Haïti, ces étudiants mulâtres ont apporté avec eux ces termes péjoratifs et ont attribué le mot « grimaud » aux autres Haïtiens à la peau claire, mais aux cheveux crépus.
La métamorphose du mot grimaud
Ils se sont assurés de changer l’orthographe du mot qui les blessait dans les bancs d’école du pays de Molière : grimaud devenait grimeau, et grimelle au féminin.

Coquebin, qui était devenu « kokobe », était attribué aux personnes souffrant de déficience intellectuelle ou physique. On se rappelle d’ailleurs la triste et populaire expression port-au-princienne exprimant l’étonnement devant une foule inattendue : «Se lè gen dife nan rue des Fronts Forts pou wè konbyen kokobe ki genyen ».
Pour la petite histoire, au début des années 1900, des membres de la famille Audain étaient atteints de lèpre et vivaient dans une maison funéraire qui leur appartenait, dans le quartier Bel Air, à Port-au-Prince. Ils ne sortaient presque pas.
Or, un jour, l’établissement, qui était situé sur la rue des Fronts Forts, a pris feu, et ils ont été secourus par les autorités, au grand étonnement des citoyens du quartier qui ne se doutaient pas à quel point ils étaient si nombreux à être confinés dans la maison funéraire.
Pour revenir à la question de départ, celle de savoir si les hommes haïtiens préfèrent les grimelles, on pourrait répondre de manière politiquement correcte en disant que les avis sont partagés, mais la question n’est peut-être pas là.
Si on élargit le débat et qu’on le fait déborder du milieu haïtien, on peut se poser des questions sur le fait que la plupart des athlètes afro-descendants aient choisi de faire leur vie avec des femmes afro-américaines à la peau claire.
On peut également philosopher sur les raisons qui poussent autant de femmes noires, que ce soit en Jamaïque, en Côte d’Ivoire ou au Mali, à se tourner vers les « miracles » des produits éclaircissants pour ressembler aux femmes métisses de leur pays, au péril de leur santé.

Les conséquences du colorisme
Pour Anita, une enseignante d’origine haïtienne, qui a eu recours à ces produits chimiques, le constat est sans appel : « Nous, les femmes noires au teint foncé, ne sommes pas aussi valorisées que celles à la peau claire dans notre recherche de partenaire ».
La quadragénaire monoparentale se souvient d’un événement qui l’a particulièrement marquée. Un jour, au début de la vingtaine, alors qu’elle prenait une photo avec des membres de sa famille, lors du mariage de son cousin, sa tante a exigé que sa meilleure amie, une grimelle, se joigne à eux afin de « répandre un peu de lumière » sur la photo ».
Anita a pris conscience de l’héritage psychologique de la colonisation de manière brutale.
« À l’école comme dans les soirées dansantes, les hommes haïtiens ne m’abordaient pas, ils n’avaient d’yeux que pour Nathalie. Certains me toisaient, et d’autres poussaient l’audace jusqu’à m’utiliser pour s’approcher d’elle », m’a raconté Anita.
À la fin de notre conversation, Anita a précisé qu’elle n’avait rien contre son amie d’enfance, qu’elle s’en veut plutôt de ne pas avoir découvert le problème du colorisme plus tôt dans sa vie.
Avant les propos de sa tante, elle pensait que son amie attirait l’attention parce qu’elle était plus souriante qu’elle.
Et si c’était le cas ? Ne dit-on pas qu’un sourire coûte moins cher que l’électricité, mais donne autant de lumière ?
Suzie, une lectrice qui tenait à ce que je parle de ce sujet tabou, réfute avec force cette hypothèse. « Croire que les hommes haïtiens abordent plus souvent les grimelles pour leur jovialité, c’est aussi croire au père Noël », a-t-elle déclaré.
À presque 40 ans, elle se rend compte que ses deux frères, qui sont encore dans le marché de la rencontre, n’ont fréquenté que des femmes métisses. « Ils trouvent toujours des excuses, telles que le caractère inabordable des femmes au teint plus foncé, pour expliquer l’absence de celles-ci dans leur vie amoureuse », a-t-elle ajouté.
Ah, ce sempiternel débat sur les jeux de séduction de la communauté haïtienne : d’un côté, la gent masculine déplore les « obstacles impossibles » à franchir avant de séduire une femme haïtienne et, de l’autre, de nombreuses femmes haïtiennes affirment que les hommes de leur communauté ne s’intéressent pas à elles.
Alors, qui dit vrai ?
Je crois qu’l y a un monde entre ce que pensent certaines femmes haïtiennes et ce que désirent réellement les hommes haïtiens, et c’est ce monde que nous allons explorer.


Pour « sauver la race »
Anderson, un ami qui a quitté Haïti à l’âge de 13 ans, tranche avec une hache bien aiguisée la question délicate : « je n’ai pas de préférence, mais j’aime bien me pavaner dans les rues ou dans les fêtes, en tenant la main d’une grimelle, car ça me valorise », soutient-il.
Doté d’une franchise décapante, l’informaticien avoue vivre dans un monde superficiel, dans lequel l’amour et le colorisme s’entremêlent.
Voyez-vous, Anderson a connu dès l’enfance les terribles conséquences du colorisme. À la maison, dit-il, la devise de la famille était : « Sauver la race », c’est-à-dire fréquenter des filles ayant la peau claire et « sheve swa » (cheveux de soie). Son beau-père, sa mère et ses oncles riaient des gens qui avaient la tête grenn (grains de poivre) et la tête kròt (crotte), sans se regarder dans le miroir.
Au secondaire, il était très attiré par une camarade de classe, mais il a dû refouler ses sentiments, de peur d’être jugé par ses amis qui tournaient en dérision la beauté de la fille en raison de son teint qui était particulièrement foncé.
« S’unir avec une personne au teint pâle pour sauver la race »… Mais de quelle race s’agit-il, au juste ?
Le comble de l’ironie réside dans le fait que François Duvalier et Jean-Bertrand Aristide, deux anciens présidents de la République d’Haïti, qui ont habilement joué la carte noiriste pendant leurs campagnes électorales, sont eux-mêmes tombés dans le piège du colorisme.
Ils ont « sauvé la race », à défaut de sauver le pays du désastre économique, comme ils le promettaient dans leurs discours.
Madame Sorey, la mère du premier garçon de François Duvalier, ainsi que Simone Ovide, son épouse, étaient des femmes à la peau très claire. Et en 1996, Titid a épousé Mildred Trouillot, une grimelle américano-haïtienne.
Aujourd’hui, les choses ont bien changé. La beauté de la femme haïtienne ne se définit plus par la couleur de peau, mais bien par l’élégance et par la confiance que dégage une femme.
La jeunesse haïtienne a fini par comprendre que l’éducation est bel et bien le moteur principal de l’ascension sociale, et non une femme ou un homme au teint pâle, aux yeux clairs et aux cheveux lisses.
Elle comprend encore mieux désormais que la hiérarchisation des individus selon la teinte de leur peau est un héritage direct de la colonisation et de l’esclavage.
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