Société

Les Haïtiens sont-ils Africains ou Américains ?


Les Haïtiens sont-ils Africains ou Américains ? Durant les années 1980, cette question piège, qui touche à des enjeux anthropologiques et géographiques, a suscité une polémique, car à l’époque, la majorité des Haïtiens considéraient comme une insulte le fait d’être associés à l’Afrique, berceau de l’humanité. Depuis ces années, rien n’a changé : des préjugés persistants entre les deux groupes créent inévitablement un climat de division.

D’un côté, des Haïtiens reprochent à l’Afrique d’avoir participé à la traite de ses propres enfants noirs, et, de l’autre, certains Africains voient de l’arrogance dans la fierté des filles et fils de Dessalines qui, de manière excessive, se vantent d’avoir infligé l’une des pires défaites à l’armée de Napoléon.

S’agit-il vraiment d’une simple histoire de mercantilisation indigne et de surestimation de soi ?

Quand une Haïtienne brille dans un concours en Afrique

J’en doute fort.

Avant de poursuivre, je tiens à souligner que je jure de parler de ce sujet sans parti pris, de dire la vérité, rien que la vérité, n’en déplaise à mes compatriotes haïtiens et à mes amis d’origine africaine.

Depuis le 22 mars 2026, une influenceuse haïtienne, Ariana Milagro Lafond, représente son pays à la huitième édition du populaire concours House Of Challenge, qui se tient actuellement au Togo. Âgée seulement de 19 ans, la tiktokeuse, qui brille par ses exploits individuels, fait la pluie et le beau temps dans le concours ainsi que sur les réseaux sociaux, au grand dam de certains internautes africains, qui ont été pris au dépourvu par la solidarité haïtienne.

Grâce à ses 15 millions d’abonnés sur TikTok, Ariana obtient un appui massif de la population haïtienne, ce qui lui a permis de se hisser en tête du classement de la compétition.

De nombreuses personnes du continent mère ont salué le succès de la jeune Haïtienne, mais d’autres ont tenu des propos qui ont mis de l’huile sur le feu et alimenté le débat identitaire : « Les Haïtiens ne sont-ils pas Africains ? »

Pour l’écrivain et poète haïtien Anthony Phelps, la réponse à cette question est claire : « L’Haïtien n’est pas un Africain en exil en terra incognita, tout comme l’Européen n’a jamais été en exil en terra incognita », a-t-il déclaré dans une interview.

« L’Africain a ses problèmes, et, nous, nous avons les nôtres », a-t-il ajouté, en insistant sur le fait que les Haïtiens appartiennent à l’Amérique, au même titre que les Blancs.

De manière générale, l’intelligentsia haïtienne se sert de l’Afrique pour mettre du piment dans ses écrits, mais, dans son quotidien, le continent noir brille par son absence.

Tout un paradoxe, dites-vous ?

Ce paradoxe correspond pourtant à la réalité de nombreux fils et filles de Dessalines qui reconnaissent d’emblée leur origine africaine, mais qui ne se perçoivent pas comme Africains.

Pour les défenseurs du panafricanisme, qui, tant bien que mal, essaient de restaurer l’unité noire, cette forme d’affirmation identitaire constitue un bel exemple de l’archipélisation des sociétés africaines.

Alors, la question qui se pose est la suivante : comment peut-on regrouper sous une bannière unique des peuples qui ne se connaissent pas ?

Des stéréotypes réducteurs qui blessent

Dans des vidéos publiées sur TikTok, des Congolais et des Camerounais, qui sont émerveillés par le charisme Ariana Milagro Lafond, ont avoué ne jamais avoir connu l’existence d’Haïti. Certains ont découvert le pays de Dessalines à travers les images horribles du tremblement de terre de 2010.

Sachant que de nombreux intellectuels haïtiens ont joué un rôle important dans la décolonisation du Congo ainsi que dans d’autres pays de l’Afrique subsaharienne, durant les années 1960, on peut conclure que l’amnésie collective est la principale responsable de cette ignorance.

En effet, dès le lendemain de l’indépendance du Congo, des centaines d’intellectuels et professionnels haïtiens (enseignants, médecins, ingénieurs) ont migré vers ce pays pour combler le vide laissé par les colons belges. Au moment de son indépendance, le Congo comptait à peine une trentaine de diplômés universitaires pour une population de près de 15 millions d’habitants.

Au dire de ces hommes et femmes qui sont allés travailler au Congo, ils savaient qu’ils n’étaient pas Africains, mais ils s’y sentaient tout de même chez eux.

Honte aux intellectuels congolais qui n’ont pas incité les plus jeunes à apprendre davantage sur cette partie de l’histoire congolaise !

Comme mentionné plus haut, cette ignorance est réciproque : pendant longtemps, la perception de l’Afrique par les Haïtiens (ainsi que d’autres Antillais) a été marquée par des stéréotypes hérités de l’esclavage et de la colonisation.

Autrement dit, en valorisant la culture occidentale, beaucoup d’Haïtiens sont malheureusement tombés dans la négation de l’héritage africain.

Par exemple, durant les années 1970 et 1980, à Montréal, des caricatures des séries télévisées Tarzan et du livre Tintin au Congo, d’Hergé, ont alimenté ces stéréotypes négatifs, poussant les jeunes Haïtiens à se dissocier de l’Afrique.

Plus tard, durant les années 1990, des mouvements visant l’émancipation des Noirs, comme les médaillons africains, qui étaient souvent portés par des artistes du hip-hop, tels que Tupac Shakur, Queen Latifah et Erykah Badu, ont commencé à ouvrir les yeux des jeunes Antillais sur l’Afrique.

Or, aujourd’hui, bien que l’unité noire soit encore fracturée, la jeunesse haïtienne est sûre d’une chose : on peut s’identifier au berceau de la liberté et entretenir des liens étroits avec le berceau ancestral.


Je vous invite à vous inscrire à l’infolettre et à participer à la conversation en laissant un commentaire un peu plus bas sur le site.

Auteur

Gagnant du prix Rédacteur (rice) d’opinion aux Prix Médias Dynastie 2022, Walter Innocent Jr. utilise sa plume pour prendre position, dénoncer et informer. Depuis 2017, il propose aux lecteurs du magazine Selon Walter une analyse critique de l'actualité.

Laisser un commentaire